La
stratégie Trump ou la refondation de l’impérialisme US
Publié le 17 décembre 2025
La « Stratégie de sécurité nationale » publiée par la Maison-Blanche le 4 décembre doit être prise à sa juste mesure : elle dresse les lignes de refondation de l’impérialisme étatsunien, tant dans ses objectifs que dans ses moyens et ses soubassements idéologiques.
Il s’agit d’une mise en cohérence globale de ce qui apparaît à la fois dans les discours clés d’orientation (tels celui de J. D. Vence à la conférence de sécurité de Munich le 14 février ou celui de Trump à Riyad le 13 mai) et dans les actions concrètes à l’encontre du droit international (plan Trump au Proche-Orient, militarisation de la mer des Caraïbes, mépris pour l’ONU…).
Le document prend acte d’une réalité dès l’introduction : « Les stratégies américaines depuis la fin de la guerre froide ont échoué. » L’exemple longuement développé de la Chine l’illustre : les USA ont tenté d’intégrer la Chine dans un certain système contrôlé par eux de mondialisation néolibérale et, aujourd’hui, elle est devenue « l’égale » des États-Unis, ce qui est insupportable à ces derniers.
Ce constat reprend celui du document de stratégie nationale de 2018, du premier mandat de Trump.
Il s’agit donc de refonder l’impérialisme américain en prenant en compte ce
changement majeur des rapports de force internationaux.
La rupture se fait sur deux éléments importants.
Premièrement, la nouvelle doctrine prend acte de la fin du néolibéralisme
dans la mondialisation.
Jamais ses institutions ne sont citées, comme l’OMC et le G7.
Deuxièmement, elle associe les objectifs de l’impérialisme US à de nouveaux objectifs idéologiques qui sont en réalité une rupture avec les compromis sociaux et démocratiques, et les pratiques de pouvoir associés, qui ont émergé après 1945. C’est une sorte de « MAGA global ».
La stratégie évoque la lutte contre les migrants comme un objectif majeur
et soutient ouvertement les forces d’extrême droite, notamment dans les
passages consacrés à l’Europe et à l’Amérique latine.
Cela assigne également à l’extrême droite une place centrale dans la recomposition des rapports de force mondiaux en s’appuyant sur le fait qu’une partie des classes dirigeantes, au niveau international, font tomber les barrières entre droite conservatrice et extrême droite.
Le document du 4 décembre n’est donc pas simplement stratégique : c’est un manifeste politique.
Les absences criantes du document sont donc tout à fait logiques : il
n’y a aucun mot ni sur l’ONU, ni sur le respect du droit international, ni sur
une quelconque organisation multilatérale.
Il ne s’agit pas seulement de piétiner le droit international, mais
d’essayer d’y mettre fin.
C’est ainsi qu’a été saluée l’opération de guerre contre l’Iran de juin 2025.
Évidemment, des regroupements comme les BRICS et l’OCS ne sont pas mentionnés, mais les objectifs du document reviennent à tenter de les briser (par exemple en opposant l’Inde à la Chine).
Une fois dressé ce constat, les objectifs de l’impérialisme du XXIᵉ siècle sont clairement exposés : il s’agit de contrôler les réseaux au bénéfice du big business US pour assurer la réindustrialisation du pays et la reconstruction du capital US en crise.
Ces réseaux sont multiformes : corridors maritimes clés (mer de Chine
méridionale, détroit d’Ormuz, mer Rouge), corridors énergétiques, corridors
numériques et outils numériques, intelligence artificielle.
L’objectif de l’impérialisme US est donc de s’assurer le contrôle de ces corridors clés, que ce soit directement ou indirectement, par une politique de pression contre les peuples par l’arme du dollar et l’outil militaire.
C’est ainsi que le « plan Trump » sur le Proche-Orient prend
toute sa place.
La place de Taïwan occupe également un rôle nouveau, longuement développé
dans le document.
Le fait d’expliciter à quels intérêts précis renvoie cette stratégie
illustre également les nouvelles modalités d’accumulation du capital que
l’impérialisme US défend et cherche à protéger, d’une part, et les bases
matérielles de la fraction des classes dirigeantes qui portent le projet
politique décrit plus haut, d’autre part.
Quatre focus particuliers, dans le cadre de cette stratégie globale,
peuvent être dressés :
– Envers l’Amérique
latine, les USA s’arrogent un droit d’influence exclusif. C’est la relance de
la « doctrine Monroe », et dudit « corollaire Trump » de la
doctrine Monroe (référence au « corollaire [Théodore] Roosevelt »).
Les gouvernements qui refusent de rentrer dans le rang sont ouvertement
menacés.
– Envers l’Europe, le
document reprend les poncifs d’extrême droite sur le « grand
remplacement ». Cela démontre d’ailleurs à quel point la politique de
capitulation et de collaboration des classes dirigeantes européennes envers
Washington est dangereuse pour les peuples européens.
Il faut noter que c’est le seul endroit où l’OTAN est cité, pour en faire une référence négative.
L’OTAN peut être une victime collatérale de la refondation de
l’impérialisme US : il est réduit à un instrument de pression sur les
États membres pour qu’ils augmentent leurs dépenses militaires.
Notons également la place relativement marginale réservée à la Russie, qui
n’est considérée uniquement que sous l’angle de la question européenne. Cela a
fait réagir à Moscou, alors que la Russie se présente désormais comme ayant un
horizon « eurasiatique » (ce qui est l’approche de l’OCS).
– La zone Pacifique est présentée comme le grand sujet de l’impérialisme US
pour le 21ᵉ siècle. La Chine demeure évidemment en ligne de mire. La pression
sur la Chine est placée à deux niveaux : sur l’utilisation des outils de
la puissance US pour investir et donc contrer les intérêts chinois (un passage
particulier est accordé à l’Inde) et sur le contrôle des réseaux maritimes
autour de la Chine.
– La zone du Proche et du Moyen-Orient est d’ailleurs également envisagée dans l’optique de la recomposition des rapports de force à l’encontre de la Chine.
L’importance stratégique des pays du Golfe, qui ne sont plus uniquement
pris sous l’angle de l’exploitation du pétrole, est clé.
Le rôle de la région dans les plans de l’impérialisme US reste fondamental,
mais plus pour la même raison.
On peut d’ailleurs relever que l’État d’Israël est mentionné uniquement
dans cette optique : signer de nouveaux accords d’Abraham afin de
stabiliser le contrôle indirect des réseaux stratégiques dans la région avec
les pays du Golfe, pour contrer la Chine.
Cela illustre les soubassements du plan Trump pour le Proche-Orient.
Ce document appelle à une réponse à la hauteur de la part des forces
progressistes, communistes, pour la souveraineté des peuples et des nations
comme fondement de coopérations nouvelles pour la sécurité humaine au niveau
international.
Cette refondation de l’impérialisme, notamment étatsunien, appelle à une
refondation de la solidarité internationale entre les peuples et les
organisations qui défendent l’émergence d’un autre ordre du monde, sur la base
de la transformation sociale et démocratique, du multilatéralisme, et du droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes, dans le « Sud global » mais pas
uniquement.
Cela implique de s’interroger sur les outils dont nous avons besoin pour ce
faire au niveau européen, comme au niveau international.
Vincent Boulet, membre du comité exécutif national en charge des
relations internationales

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